الإشهار 2
ads980-90 after header

Analyse – Les croyances partagées des musulmans et des juifs au Maroc

إشهار مابين الصورة والمحتوى
الإشهار 2

ParDr Mohamed Chtatou


Les relations entre juifs et musulmans ont commencé au VIIe siècle avec la naissance et l’expansion de l’islam dans la péninsule arabique. Les deux religions partagent des valeurs, des principes et des règles similaires. L’islam intègre également l’histoire juive comme faisant partie de la sienne. Le concept des enfants d’Israël a une place importante dans l’Islam. (1) Moïse, le prophète le plus important du judaïsme, est également considéré comme un prophète et un messager dans l’islam. Il est mentionné plus que quiconque dans le Coran, et sa vie est racontée plus que celle de tout autre prophète. Il y a environ quarante-trois références aux Israélites dans le Coran (sans compter les références aux prophètes), et beaucoup dans les hadiths. Certaines autorités rabbiniques plus récentes ou des penseurs juifs, comme Maïmonide, ont débattu de la relation entre l’islam et la loi juive. Maïmonide lui-même était, selon certains, fortement influencé par la pensée juridique islamique. (2)

Pendant des siècles et sur trois continents, au cœur d’une aire géographique qui s’étend des confins du monde perse à l’Espagne, en passant par la péninsule arabique, les Balkans et le Maghreb, juifs et musulmans ont vécu côte à côte, parfois en opposition les uns les autres, mais à d’autres moments dans la convivialité. Avec le début de l’expansion musulmane au VII e siècle et pendant une grande partie du Moyen Âge, c’est dans le monde islamique que la majorité de la population juive est restée, et c’est aussi dans ce contexte qu’elle s’est constituée comme un unité religieuse, notamment à l’époque des grands Gueonim de Babylone (3) ou, plus tard, en Andalousie, autour de la figure majeure de Maïmonide. (4)

Berceau du monothéisme, la Terre Sainte est marquée par l’exacerbation des frontières, la concurrence des corporations religieuses et l’enchevêtrement des lieux saints.

Au lendemain de l’expulsion d’Espagne et du Portugal au XVe siècle, c’est encore dans le monde musulman, notamment dans l’Empire ottoman, que le judaïsme dit sépharade s’affirme et exerce un rayonnement démographique et culturel considérable. Parallèlement au sentiment d’appartenance communautaire, fondé essentiellement sur l’attachement à la religion juive et sur une histoire commune, des identités particulières se sont développées dans le monde juif, déterminées par des aires géographiques qui se caractérisent, entre autres, par leur degré de proximité avec les diverses sociétés musulmanes environnantes. (5) C’est le cas, par exemple, de la longue existence des Juifs au Maroc, qui fut le théâtre d’une collaboration judéo-musulmane particulièrement riche et prolifique. En effet, les juifs ont vécu au Maroc au milieu des musulmans pendant plus de 2000 ans de vivre ensemble. (6) Ainsi, la question des lieux saints partagés au Proche-Orient et en Afrique du Nord s’inscrit dans une longue histoire.

Monothéisme commun

Le récit religieux de l’histoire des origines auquel se réfèrent juifs, chrétiens et musulmans place à son sommet un Dieu, un message et un peuple qui le reçoit dans sa pureté initiale. Cette pureté du message se serait alors détériorée au fur et à mesure que de nouvelles populations et territoires l’auraient reçu, nécessitant des réformes perpétuelles et provoquant finalement des tensions et des conflits internes et externes. (7)

D’un point de vue historique, c’est exactement le contraire qui s’est produit. Au début du judaïsme, du christianisme et de l’islam, il y a une crise religieuse et politique. Il en résulte diverses volontés de réforme qui se reconnaissent, chacune à sa manière, dans le culte du Dieu unique. Ce n’est qu’après que le culte a reçu une formulation progressive par des érudits, des chefs religieux et politiques. Ce culte s’est incarné rétrospectivement dans une personnalité exemplaire, fondatrice, ayant existé réellement ou non. (8)

La propagation du judaïsme dans l’Empire romain a favorisé la montée immédiate du christianisme. Par la suite, la présence de ces religions au Proche et au Moyen-Orient a « préparé » les populations à la nouvelle croyance islamique en un Dieu unique. Ainsi, les monothéismes ne se remplacent pas, mais chassent sur les mêmes terres et se font concurrence. De plus, lorsque l’idée monothéiste s’impose, elle doit composer avec les croyances antérieures qui, pour certaines d’entre elles, continuent d’exister à travers leur réappropriation par les cultes monothéistes. C’est le cas des pratiques liées au maraboutisme en Afrique, de l’usage des talismans ou de certaines pratiques magiques. On le retrouve également dans le culte de certains éléments naturels (arbres, pierres) ou lieux investis de sacralité (grottes, sanctuaires, etc.).

Il n’y a pas un judaïsme, un christianisme ou un islam, mais des manières très différentes d’appartenir ou de s’attacher à ces trois religions. La manière dont chaque nouvelle religion se distingue des croyances existantes ne passe pas par un rejet massif de certains éléments et la reprise sélective d’autres, mais parfois par une modification du sens.

En Terre Sainte, les lieux saints partagés semblent aujourd’hui presque miraculeux (alors que c’est dans ce berceau des trois religions abrahamiques, qu’ils sont les plus nombreux), tant sont grandes les tensions interreligieuses, chaque jour, chaque instant (le danger étant qu’ils basculent et deviennent des lieux de division, comme c’est le cas du Caveau des Patriarches, à Hébron, qui incarne désormais le conflit entre juifs et musulmans). La grotte d’Elie, sur le mont Carmel à Haïfa, dans le nord d’Israël, reste l’un de ces lieux conviviaux – et ce en l’absence de toute force de sécurité pour maintenir la paix. Quatre confessions se la partagent : juifs, chrétiens, musulmans et druzes, qui vénèrent tous le prophète Élie (figure commune à la Bible et au Coran), et s’y rendent en pèlerinage, puisque c’est là qu’il est censé avoir vécu et enseigné ses disciples. Ainsi, bien que la grotte ait tous les attributs d’une synagogue, les carmélites (arrivés pendant les croisades) célèbrent chaque année la fête de saint Elie le 20 juillet, tandis que druzes et musulmans sont libres de s’y rendre pour prier quotidiennement. Certains cultes, en raison de la symbolique commune qu’ils impliquent, conduisent certains sanctuaires construits par une religion particulière à être fréquentés par d’autres populations religieuses que celles naturellement attendues.

Convergence des croyances sacrées et des expériences profanes

Depuis le VIIe siècle et la naissance de l’islam, les relations entre juifs et musulmans ont pris des formes très diverses en raison des multiples facteurs religieux, politiques, économiques ou sociaux et culturels au sein desquels elles se sont épanouies. Ces relations ne peuvent être qualifiées, à travers le temps ni exclusivement douloureuses et conflictuelles ni parfaitement harmonieuses. Au-delà de leurs divergences bien réelles, les deux traditions religieuses ont été, en quelque sorte, conviviales dans leur rencontre. Ce phénomène a contribué à la naissance d’une véritable civilisation judéo-musulmane dans laquelle les influences réciproques ont été considérables, à commencer par celles qui ont affecté l’arabe et l’hébreu, langues des deux textes sacrés. 

C’est dans le contexte de l’islam arabe que la population juive a formé son unité religieuse. Le judaïsme et l’islam reposent tous deux sur une relation directe entre l’homme et Dieu, sans intervention sacerdotale, et la loi religieuse apparaît dans les deux cas comme l’expression d’une révélation divine. Tant dans les pratiques religieuses et exégétiques que dans le fonctionnement des structures sociales, le monde juif oriental et les sociétés musulmanes environnantes se sont mutuellement influencés. Du fait de cette proximité, les Juifs ont joué un rôle crucial dans le passage du savoir arabe au monde occidental chrétien. (9)

Les convergences entre juifs et musulmans sont également décelables dans un grand nombre de pratiques quotidiennes, allant de l’architecture religieuse aux arts de la table, en passant par la musique, les rituels marquant les différents cycles de la vie, ou encore la place de la femme au sein de la famille et de la société, mais aussi le rapport au corps. Les siècles de cohabitation sont ainsi à l’origine de profondes influences réciproques qui ont façonné les identités respectives des juifs et des musulmans.

Sur la convergence des croyances entre musulmans et juifs au Maroc, Yoram Bilu écrit : (10)

‘’La vénération populaire des saints a joué un rôle majeur dans la vie de nombreux Juifs au Maroc et a constitué un élément fondamental de leur identité collective. Tant dans sa forme, son style, que sa prédominance, ce phénomène culturel porte clairement les caractéristiques du maraboutisme indigène, aspect probablement le plus marquant de l’islam marocain. Ce phénomène est également renforcé par une conception du tsaddiqprofondément ancrée dans les sources juives classiques, essentiellement talmudiques et midrashiques, et particulièrement par son élaboration mystique dans la Kabbale. La convergence de ces deux systèmes a créé une tradition religieuse populaire particulièrement vivante.

Les saints juifs sont ordinairement dépeints comme des rabbins charismatiques qui se distinguent par leur érudition et leur piété mystique et qui possèdent une force spirituelle particulière, similaire à la baraka musulmane marocaine. Cette force qui ne disparaît pas après la mort de ces saints hommes peut être utilisée pour le bien de leurs adeptes. En fait, la plupart des tsaddiqim sont reconnus pour posséder des attributs de sainteté seulement après leur mort. Les résultats spectaculaires et miraculeux de leur intercession avec Dieu sont de ce fait spécifiquement associés à leurs tombes, éparpillées dans tout le Maroc mais plus fortement concentrées dans les régions du sud.’’

Al-Andalus désigne les territoires de la péninsule ibérique qui furent sous domination musulmane du VIIIe siècle jusqu’à la disparition du royaume de Grenade à la fin du XVe siècle. Ils abritaient une population très hétéroclite composée de juifs, de chrétiens et de musulmans qui connurent un véritable âge d’or à partir du Xe siècle. Le rôle des communautés juives est particulièrement remarquable à partir de cette époque et jusqu’au milieu du XIIe siècle lorsque la dynastie almohade arrive au pouvoir. Les Juifs ont connu une période de grande prospérité économique et politique, mais aussi un essor intellectuel et littéraire sans pareil, témoignant d’une proximité évidente avec les populations musulmanes et marquant durablement l’histoire juive elle-même. (11)

La réalité d’al-Andalus, souvent fantasmée par les historiographies ultérieures, n’était sans doute ni faite de violence entre les communautés, ni marquée par une tolérance idéale, mais se situait entre ces deux extrêmes et était avant tout l’espace politique dans lequel s’épanouissait l’histoire et identité culturelle des Juifs au Moyen Âge. Cette longue période de plusieurs siècles fut certes très mouvementée sur le plan politique, mais aussi très prolifique sur le plan intellectuel. Les juifs, comme les chrétiens, parlaient arabe, et leurs poètes écrivaient soit en arabe, soit en hébreu. Hébreu mélangé à des formulations empruntées à la littérature arabe. Ils ont ainsi donné naissance à la poésie hébraïque, tant dans sa forme que dans son contenu – aujourd’hui en partie profane -, dont la renommée s’est répandue dans tout le monde juif médiéval. La langue hébraïque elle-même, jusqu’alors exclusivement langue sainte, a acquis un nouveau statut. Ainsi, si le sort des Juifs n’a pas toujours été idyllique durant les longs siècles de domination musulmane en Espagne, ils n’en ont pas moins contribué à son rayonnement culturel et scientifique et y ont laissé une empreinte significative.

Les communautés juives d’al-Andalus comprenaient certaines des figures les plus importantes du monde médiéval, à commencer par le célèbre médecin, astronome, avocat et philosophe né à Cordoue au XIIe siècle, Moshe ibn Maymûn, également appelé Maïmonide ou, selon son acronyme, « Rambam« . Personnalité la plus célèbre du monde juif médiéval au sein de la civilisation almohade, sa contribution à la pensée juive, tant religieuse que philosophique, mais aussi aux deux autres traditions monothéistes, a été déterminante. Sa philosophie ainsi que ses travaux dans le domaine juridique ont été fortement influencés par les sciences arabes, qui elles-mêmes faisaient référence à l’œuvre d’Aristote. Les écrits de cette figure majeure offrent ainsi une illustration éloquente des échanges et des influences réciproques entre juifs et musulmans dans le contexte andalou. (12)

Ainsi, Fès devint l’un des centres névralgiques de la civilisation islamique et le berceau du judaïsme. Au fil des ans, les membres érudits de cette communauté ont oscillé entre la réception de bienvenue et les adieux larmoyants. Un aller-retour entre le Maroc et Cordoue en Espagne de plusieurs poètes, et rabbins, a permis l’influence d’un nouveau type de judaïsme, en ce sens, précise Haïm Zafrani : (13)

 »les rabbins du Maghreb étaient les maîtres du judaïsme espagnol et les fondateurs de l’école espagnole ».

Cette tradition d’échange entre les communautés juives des deux rives de la Méditerranée s’est poursuivie contre toute attente jusqu’à la veille même de 1492 : les rabbins Haïm Gaguin et Saadia Ibn Danan, tous deux originaires de Fès à des degrés divers, ont vécu de longues années à Espagne avant d’être surpris par l’édit d’expulsion.

Saints partagés

La présence multimillénaire des Juifs au Maghreb et au Moyen-Orient jusqu’à la création de l’État d’Israël en 1948 a nécessairement provoqué des croisements interreligieux. (14)

Ces croisements interreligieux avaient, selon Mathilde Rouxel, ont une formidable signification religieuse : (15)

‘’Ces échanges, beaucoup plus fréquents au Maghreb qu’au Machrek, trouvent leur expression la plus remarquable dans la synagogue de Ghriba, (Djerba) en Tunisie, l’un des rares témoignages encore visibles des croisements interconfessionnels entre juifs et musulmans depuis le départ des juifs d’Afrique du Nord pour Israël. Cette synagogue est l’un des principaux marqueurs identitaires des juifs de Djerba, l’une des dernières communautés juives active dans le monde arabe. Il s’agit d’un lieu de pèlerinage majeurs pour tous les juifs d’Afrique du Nord, qui se réunissent principalement pour la fête du Lag Ba ‘Omer. L’attrait de cette synagogue réside par-delà cette caractéristique ethnique et historique dans le fait qu’on vit apparaître à partir de la seconde moitié du XIXe siècle des témoignages soulignant son caractère sacré reconnu également par les musulmans, qui le fréquentent encore aujourd’hui pour obtenir, par ces « ziyara », la baraka (grâce divine).’’

On apprend de Zakya Daoud (16) que dans la vallée de l’Ourika, à Aghbalou, au Maroc, devant une modeste tombe à flanc de montagne, celle de R. Shelomoh Ben Loans, longtemps désertée, des voitures désormais constamment garées témoignent de la ferveur ravivée par le culte des saints qui, au Maroc, est souvent commun aux juifs et aux musulmans. L’auteur recense plus de 600 thaumaturges (dont 25 femmes) et dresse 36 portraits hagiographiques, proposant une étude savante de la symbiose imaginaire et culturelle marocaine, décrivant des sépultures, ressuscitant des mythes et légendes, rapportant des miracles et des chants, et fournissant une carte du Maroc qui donne une autre approche, plus profonde, de ce pays particulier.

La cavité naturelle située du côté de Jbel Binna est à l’entrée de la ville de Sefrou. La grotte du croyant, Kâf al-Moumen, garde en son cœur de nombreuses légendes. Elle est vénéréepar les juifs et les musulmans. Cette grotte est un bon exemple de spiritualité partagée. Aujourd’hui, elle est complètement abandonnée car les juifs de Sefrou sont tous partis en Israël après la guerre des Six Jours de 1967 et la plupart des musulmans méprisent l’idée de vénérer une grotte, par eux-mêmes, et la considèrent, désormais, comme une pure expression de shirk (17) résultant de croyances populaires ancrées dans des pratiques préislamiques. Cela apparaît cependant comme une réaction extrême au départ des Juifs qui étaient leurs co-vénérateurs de ce saint inconnu. Aujourd’hui, les islamistes pour se moquer de ce saint partagé soutiennent qu’il s’agit du cimetière d’un mulet qui a servi fidèlement son propriétaire, donc à sa mort, il a construit pour lui un sanctuaire et a fait circuler l’histoire selon laquelle c’était un saint. Pour d’autres, c’est l’illustration des cultes naturistes subsistant encore dans les croyances marocaines chez les musulmans et les juifs et qui ont été étudiés en détail tant par Doutté (18) que par Westermarck (19) au cours du siècle dernier.

Croyances communes

Au-delà de toutes les religions, juives ou musulmanes, la cohabitation entre les deux communautés a donné naissance à une culture populaire et à une forme de religiosité populaire. L’une des questions au cœur de la définition de la religion populaire est la présence d’un système de croyances et de pratiques qui, loin d’être marginales et irrationnelles, s’inscrivent en fait dans une conception cohérente du monde. (20)

On entend ici, par « religiosité populaire », l’ensemble des pratiques, croyances et rituels qui, loin d’être marginaux et irrationnels, sont souvent en dehors de toute idée religieuse. La culture populaire (21) représente une forme de culture dont la principale caractéristique est d’être produite et appréciée par le plus grand nombre, par opposition à une culture élitiste ou d’avant-garde qui ne toucherait qu’une partie aisée et/ou éduquée de la population. (22)

Pour Hassan Majdi, la tradition de la vénération des saints parmi les Juifs au Maroc est née des pratiques culturelles et religieuses musulmanes marocaines : (23)

 »Chez les juifs marocains, le culte des saints est une caractéristique culturelle très importante, omniprésente dans toutes les couches de la population. Les saints juifs sont présents dans toutes les régions du Maroc, aussi bien dans les régions habitées par les juifs berbères que dans celles habitées par les juifs séfarades. La tradition de prier sur les tombes des saints juifs est évidemment née de pratiques similaires pratiquées par les musulmans marocains. Il est probable que les Berbères étaient à l’origine de cette pratique au Maroc. De nombreux éléments du monde naturel sont associés d’une manière ou d’une autre à des saints, des arbres, des buissons, des pierres, des rochers, des rochers, des sources, des chutes d’eau, des rivières, des grottes et des montagnes ont été consacrés, bien qu’ils aient peut-être déjà été tenus sacrés du temps de l’idolâtrie païenne. La vie religieuse chez les Berbères, autochtones de la région, abondait en mythes enracinés dans la parole naturelle. Les Juifs aussi peuvent avoir occasionnellement participé à de tels rituels de culte, ce qui peut aider à expliquer leurs liens étroits aujourd’hui avec certains de ces sites naturels. »

La culture populaire est avant tout orale. Elle est le résultat des traditions orales d’une région, d’une localité, d’une communauté ou d’un pays, d’une classe sociale ou d’une société entière. Cette sagesse millénaire représentant les aspirations des communautés, les croyances populaires, les rituels et les récits légendaires se matérialise à travers la vénération des saints, les croyances superstitieuses, les contes et légendes populaires, les proverbes, etc. (24)

La religiosité populaire commune a permis l’étude des relations entre juifs et musulmans au Maroc. Ainsi, le culte des saints montre qu’il existe, d’une part, une vénération, manifeste ou parfois cachée, des saints juifs par les musulmans : le sanctuaire de R. Amrane Ben Diouane attire de nombreux fidèles musulmans qui jettent des boîtes entières de bougies dans le brasier de cire, tout comme les pèlerins juifs. L’un d’eux, délivré de la paralysie, sauta de joie dans le brasier en toute confiance, se débarrassa de ses béquilles et couvrit dévotement la pierre tombale de baisers. (25) Les visiteurs musulmans ont tendance à « islamiser » le saint juif.

D’autre part, les juifs vénèrent de leur côté les saints musulmans. Il est intéressant de noter qu’ils ont encore des traditions qui lient ces saints au judaïsme. Selon Ben-Ami : (26) 

[‘’Ces tentatives de « judaïsation » nous montrent que les juifs sont loin de reconnaître ouvertement qu’ils vénèrent un saint qui n’est pas le leur – ce qui n’est pas le cas des musulmans. « ]

Dans son étude du culte des saints judéo-musulmans au Maroc, Issachar Ben-Ami affirme qu’il existe cent vingt-six saints couramment vénérés par les juifs et les musulmans du Maroc. Ces saints qui jouissent d’un culte commun, se répartissent en trois catégories :

1- Saints juifs vénérés aussi par les musulmans ;

2- Saints revendiqués à la fois par les juifs et les musulmans, et ;

3- Saints musulmans également vénérés par les juifs. (27)

Le culte des saints

Dans le sud-est du Maroc, il semble que les relations avec les juifs aient été particulièrement différentes. Les chercheurs affirment que pendant des siècles juifs et amazighs/berbères ont vécu en osmose, tous parlant amazigh/berbère et partageant les noms, le costume, le mode de vie, l’habitat, et les principales activités : cultures, élevage, artisanat etc.

L’étude des cultes des saints a également montré l’existence d’une vénération, parfois cachée, des saints juifs par les musulmans. De leur côté, les juifs vénéraient également les saints musulmans. La coexistence harmonieuse des juifs et des musulmans au Maroc depuis des milliers d’années et leur recours indépendant au même fait culturel ont donné naissance à des coutumes communes, selon lesquelles chacun des deux groupes ayant renoncé à son droit de cultiver séparément des voies personnelles et fonctionnelles dans la création de son saint.

Certains musulmans marocains invoquent des saints juifs et implorent leur aide, notamment dans le domaine de la guérison. Ils visitent les lieux des saints juifs, seuls ou accompagnés d’amis juifs. Dans certains cas, ils adressent leurs invocations par l’intermédiaire de leurs voisins juifs.

Issachar Ben Ami répertorie dans son livre : Le culte des saint et pèlerinages judéo-musulman au Maroc (29) environ 652 saints juifs, dont 25 femmes dont au moins trente sont revendiquées à la fois par les juifs et les musulmans.

Dans la région du Draa-Tafilalet, cette tradition se perpétue encore. Mais, comme c’est le cas dans tout le pays, certains saints sont moins connus et moins vénérés que d’autres. Par exemple, le saint Yahia Ben Baroukh Cohen de la localité de Tiffoultoute à Ouarzazate ne semble pas aussi célèbre que ceux des autres régions. Cependant, les hiloulotes, (pluriel de hilloula) (30) sont toujours tenues sur place.

En revanche, à Agouim, village situé à 70 km au nord-ouest de Ouarzazate, la tombe du rabbin David Ou Moshe est l’un des hauts lieux de pèlerinage des juifs et musulmans du Maroc, et des juifs du monde entier. Le sanctuaire continue d’attirer des milliers d’admirateurs et ses fidèles continuent de perpétuer son culte. Il est intéressant de savoir que plus de 170 contes et récits ont été recueillis sur la vie de ce saint et ses possibles bienfaits.

C’est aussi le cas à Gourrama, plus précisément à Toulal, dans la province de Midelt, où un pèlerinage rituel au tombeau du rabbin Itshak Abouhat continuera à s’y dérouler chaque année. Sa hiloula (31) attire des pèlerins du monde entier, en raison de la renommée internationale de cette grande famille de tzaddikim. (32)

Enfin, il faut rappeler que les hiloulotes sont des moments sacrés pour les juifs marocains où qu’ils se trouvent dans le monde. Chaque année, des milliers de personnes viennent de nombreux pays, notamment d’Europe, d’Israël et des États-Unis, pour vénérer leurs saints et renouer des contacts avec leur pays natal.

Un autre aspect du patrimoine juif marocain concerne une manifestation socio-culturelle qui a lieu une fois par an à Goulmima, (33) dans le sud-est. C’est un carnaval d’origine juive, qui se célèbre encore lors de la fête de l’Achoura, d’où son nom : Oudayn ncashurt (les Juifs de l’Achoura).

Ce carnaval était autrefois célébré par les Juifs qui ont ensuite dû émigrer vers l’Occident et/ou vers Israël. Habitués à cette fête, les habitants du ksar, en l’absence des juifs, ont conservé la tradition, introduisant dans la fête une teinte locale et une nuance de parodie née de l’éloignement, dans le temps, de l’original. Les célébrations liées à l’Achoura commencent dès le premier jour de Mouharram : (le premier mois du calendrier musulman), et durent neuf jours, durant lesquels petits et grands l’accueillent, entre autres, par des rites quotidiens d’aspersion d’eau pour consacrer l’eau comme symbole de vie, de fertilité et d’expression de l’amour.

C’est la veille du dixième jour, après un dîner composé de couscous et de viande séchée, que se déroule le carnaval. Des dizaines de personnes masquées, déguisées en juifs, occupent la place principale et les ruelles du ksar pour revendiquer et exercer un droit : celui de s’exprimer en toute liberté. Cette tradition judéo-amazighe, qui permet de transgresser les dogmes et les normes sociales, de vivre dans une dimension fantasmagorique, connaît chaque année un retentissement extraordinaire, qui dépasse la vallée de Ghris.

Tout dans ce carnaval rappelle les juifs ou du moins l’idée d’eux : noms, prononciation, musique, poésie, etc., attestant de la belle convivialité entre les habitants du ksar de différentes confessions, il était une fois.

Outre la satire sociale et la critique des mœurs, les propos sont parfois amers et violents. Ils brisent les tabous et critiquent les pratiques malhonnêtes qui prévalent dans la communauté : sexualité, mensonges, hypocrisie sociale, oppression, chômage, corruption, calomnie, humour, etc.

Il est donc clair que les vertus de cette mascarade sont nombreuses, tant pour les individus que pour la société. La liberté d’expression qu’elle permet, la fête à laquelle elle donne lieu, et la conscientisation sont autant de facteurs bénéfiques pour une communauté qui en a tant besoin. Grâce à ce carnaval, un dialogue interreligieux continue de s’établir entre judaïsme et islam dans un Maroc tolérant.

Comprendre le culte judéo-musulman des saints

Certes, le culte des saints est un phénomène universel mais il est particulièrement amazigh/berbère depuis la nuit des temps, il n’a fait qu’adopter, successivement les couleurs des trois religions monothéistes. Sa nature parareligieuse et hérétique est conservée intacte. 

Les pèlerinages judéo-musulmans doivent rappeler une survivance de l’époque où les tribus amazighes/berbères judaïsées occupaient le pays, surtout dans les régions montagneuses. Les judéo-Amazighs/berbères seraient ainsi les principaux instigateurs de ce phénomène très populaire. 

Ces cultes juifs populaires ont des analogies évidentes avec les cultes maraboutiques du Maroc. La coexistence harmonieuse et millénaire des juifs et des musulmans du Maroc, et leur recours indépendant au même phénomène culturel, ont donné naissance à des usages communs, chacun des deux groupes ayant renoncé à son droit de cultiver séparément des voies personnelles et fonctionnelles dans la création de ses saints. (28)

Les complexités qui lient la minorité juive à la majorité musulmane au Maroc constituent l’un des éléments décisifs du développement du phénomène hagiographique dans un cadre socioculturel spécifique.

En examinant l’ensemble des croyances et coutumes religieuses propres aux Juifs du Maroc dans le domaine du culte des saints et en analysant ses aspects contemporains, on constate que le Maroc, pour l’hagiographie juive est un vaste espace où se mêlent, pratiques et rites, animisme, magie, superstition, phénomènes pseudo-religieux, médecine, formules magico-religieuses, pratiques d’incantation et d’exorcisme. 

La pratique millénaire judéo-amazighe/berbère de la vénération des saints révèle certains aspects de la tradition des juifs du Maroc et contribue à une meilleure compréhension de la culture judéo-marocaine et de sa relation avec l’environnement.

Comme chaque année, des milliers de juifs – la plupart d’origine marocaine – viennent du monde entier, y compris d’Israël, pour rendre hommage aux 1 200 saints enterrés dans cette terre d’islam qu’ils aiment, priant à l’unisson pour la paix et la cohabitation entre eux. (34)

Le sanctuaire juif le plus important du Maroc est celui d’Amrane Ben Diouane, un saint vénéré qui repose depuis 250 ans au-dessus des montagnes d’Ouezzane (200 km au nord de Rabat). Le sanctuaire de Amrane Ben Diouane, planté dans un cimetière juif, se dresse au milieu de plusieurs hectares d’oliviers. Le pèlerinage à ce sanctuaire, qui commence le mardi, se termine le samedi soir après le Shabbat. Pendant ces cinq jours de prières, les pèlerins aisés dorment dans de petites villas, les autres dorment dans de petites maisons aux toits de zinc.

Sous un immense olivier, ils défilent chaque jour, jetant des bougies sur un immense bûcher allumé sur la tombe d’AmraneBen Diouane. ‘’Un homme pieux, honnête, bienfaiteur et bon’’lit-on sur une plaque sur la façade d’une synagogue. Récemment, le premier soir, un fidèle a fait le tour, offrant du whisky au public : ‘’Buvez mes frères, je commémore aujourd’hui la mort de mon père en souhaitant la paix à son âme’’, criait-il à tue-tête.

Près de lui, un Juif orthodoxe, Mahmane Bittgoun de Jérusalem, émet un son puissant à travers un cor (Shofar). ‘’C’est pour amplifier les prières et les bénédictions’’, dit-il. Les femmes l’encouragent en lui poussant des youyous. Il s’arrête un instant pour jouer de cet instrument qui remonte à la nuit des temps et invite l’assemblée à écouter sa conversation téléphonique établie par GSM avec les pèlerins du temple Mirone, un saint enterré près de Tel-Aviv.

Vers minuit, les pèlerins vont prier dans la synagogue d’en face, sans oublier le « grand saint » Rabi Simon Baryoha, enterré en Israël, à qui tous les juifs du monde rendent hommage la même semaine selon le calendrier hébreu.

Après la chaleur torride de la journée et l’épreuve du pèlerinage, rendue encore plus difficile à supporter par la lueur des flammes et l’odeur âcre des bougies allumées, les pèlerins se dirigent vers un immense restaurant pour festoyer au son de la musique. La traditionnelle et étonnante vente aux enchères des bougies ponctue le repas. Les millions d’euros récoltés vont à un fonds pour la rénovation et l’entretien des tombes des 1 200 saints juifs du Maroc.

Certains des célèbres saints juifs du Maroc

Le Maroc compte un grand nombre de saints juifs dont les plus renommés et les plus importants sont les suivants :

1– Rabbi Amrane Ben DiouaneAsjen, Ouezzane) : Selon la tradition, il est né à Hébron et est arrivé au Maroc au début du XVIIIe siècle comme rabbin-enquêteur. Il est enterré près du cimetière d’Azjen, à 9 km d’Ouezzane ; sa tombe est sous un tas de pierres au pied d’un olivier sauvage. Ses hiloulas es sont célébrés trois fois par an : le Lag Ba’Omer, le 15 Ab (anniversaire de sa mort), et au début du mois d’Ellul, selon le calendrier hébreu.

2- Rabbi David Ou Moshe (à Timzrit, région de Ouarzazate) : Il est l’un des saints les plus célèbres du Maroc. La tradition situe son origine en Terre Sainte. Sa hiloula est célébrée au début du Kislev.

3- Rabbi Haïm Pinto (à Essaouira) :   Rabbi Haïm Pinto appartient à l’illustre famille Pinto qui a donné naissance à plusieurs saints. Il est communément appelé R. Haïm Pinto le Grand, pour le distinguer de son petit-fils qui porte le même nom. Né à Agadir, il résidait depuis l’âge de dix ans à Essaouira, où il mourut le 26 Ellul 5605 (1845). Son érudition et sa thaumaturgie lui ont valu la renommée de son vivant. Rabbi Haïm Pinto est réputé dans tout le Maroc et ses louanges ont déjà été publiées dans deux recueils en judéo-arabe (M. Mazal-Tarim, Sefer Shebah Hayyim, Casablanca, 1961). Parmi les autres saints de la famille de RH Pinto, notons R. Shelomo Pinto son père, R. Yehudah Pinto son fils, et R. Haïm Pinto le cadet, son petit-fils.

4- Rabbi Haïm Pinto (à Casablanca) : Rebbi Haïm est un saint populaire qui vécut à Mogador et à Casablanca, où il mourut le 16 Heshwan 1937. Il est enterré dans l’ancien cimetière de la ville. Il est le fils de R. Yehudah Pinto et le petit-fils de R. Haïm Pinto qui est enterré à Essaouira. Il est connu sous le nom de « R. Haïm Pinto le jeune » pour le distinguer de son grand-père, « le grand ». La maison qu’il habitait à Casablanca, située au 36 rue du Commandant Provost, est devenue un lieu de pèlerinage.

5- Lalla Solika (à Fès) : Sol Hatshuel est née à Tanger en 1817. Elle est généralement appelée Solika Ha-Saddiqah ou Lalla Solika et est l’une des saintes les plus célèbres du Maroc. Les faits historiques à son sujet remontent à 1834, lorsque Solika, en tant que jeune fille, a été traduite en justice par un voisin musulman, qui a affirmé qu’elle avait embrassé puis renié l’islam. La jeune fille a été arrêtée et condamnée à mort à Fès. Les Juifs de la ville lui ont édifié une tombe exceptionnelle dans le cimetière juif, à proximité de celle de R. Abner Ha-Sarfati, auteur de Yhas Fas, une chronique de la Communauté.

6- Mearat Oufrane (ou cimetière d’Oufrane) à Ifrane de l’Anti-Atlas : Mearat Oufrane est aussi appelée Mearathanisrafim (la grotte des brûlés). 

7- Rabbi Raphaël Anqawa 1848-1935 (à Salé) : Président du Haut Tribunal Rabbinique et juge respecté de la ville, il est enterré au cimetière juif de Salé.

8- Rabbi Yehia Lakhder (à Ben Ahmed, non loin de Casablanca) : Rabbi Yehia Lakhder, « le vert », selon la tradition est enterré à gauche de l’entrée du sanctuaire, sous un petit talus où se trouvent trois cheminées pour l’allumage des bougies. La hiloula de R. Yehia Lakhder est célébrée le jour de la Mimouna et à Lag Ba’Omer. Selon une tradition, il est le frère de R. Eliyahu de Casablanca et selon une autre tradition, il est originaire de Terre Sainte.

9- Les sept saints Oulad Ben Zmirrou (Leur tombe est située derrière l’Hôtel Safir à Safi) : Appelés indifféremment Oulad Zmirrou, Oulad Zmirrou ou Zmirrou. Il s’agirait selon la tradition de sept frères enterrés ensemble et appartenant à une famille d’expulsés d’Espagne megorashims, influents dans les cercles gouvernementaux et parmi les juifs. De nombreuses légendes sont nées autour de leur nom.

10- Rabbi David Lashqar (Moulay Ighi) (à Zarkten, à 70 km de Marrakech) : Moulay Ighi est l’un des saints les plus vénérés par les juifs du Maroc. Il serait arrivé au Maroc en provenance de Terre Sainte. Certaines traditions l’identifient à R. David Alshqar qui est enterré à Casablanca. Les fidèles qui ne pouvaient se rendre à Ighi (à 100 km de Demnate) se rendaient au sanctuaire de Casablanca pour l’adorer. Rabbi David Lashqar est également connu sous le nom de ‘’moulshejra al-khadra’’ (le maître de l’arbre vert) à cause de l’arbuste qui pousse près de la tombe et qui ne brûle jamais malgré les flammes proches des bougies.

11- Rabbi David Ben BaroukhAoulouz, région de Taroudant) : Il est souvent désigné par le nom affectueux de Baba Doudou, ou R. David Ben Baroukh « le jeune ». Il est l’arrière-petit-fils de R. David Ben Baroukh (inhumé à Azroun-Ba Hammou), le fils de R. Baroukh Ha-Cohen (inhumé à Taroudant) et le cousin germain de R. Pinhas Ha-Cohen.

12- Rabbi Abraham AwriwerMoualin Dad, OuladBouziri, région de Settat) : Il est aussi désigné par le toponyme Moualin Dad du nom de la colline où il est enterré. Son hiloula est situé à Lag Ba Omer. Ses disciples sont enterrés près de lui. Il est célèbre pour ses miracles, en particulier pour les femmes stériles. Les musulmans de la région qui pratiquent ce pèlerinage l’appellent Sidi Brahim.

13- Rabbi Shelomo Bel-Hansh (dans la vallée de l’Ourika, à 45 km de Marrakech) : Son appellation signifie « fils du serpent, le reptile ». Les musulmans qui vont en pèlerinage à son sanctuaire. On l’appelle Moul Asguine.

14- Rabbi Nessim Ben Nessim (à Aït Bayoud, région d’Essaouira) : Un magnifique village spécialement construit à cet effet accueille les pèlerins.

15- Rabbi Eliahou (au cimetière juif de Ben M’sik à Casablanca) : Eliahou est très célèbre à Casablanca et dans la région. Il est le saint patron de la communauté juive, MoulDar al-Beïda (le maître de Casablanca) ou Qandil Lablad (la lumière de la ville). Dans un premier temps, il a été inhumé au cimetière d’El Bhira, puis ses ossements ont été transférés au nouveau cimetière de Ben M’sik où il est honoré par un magnifique mausolée.

16- Rabbi Abraham Moul Nass (en Azemmour) : Abraham Moul Nass ou ‘’le Maître du Miracle’’. C’est un saint célèbre et la visite de sa tombe est considérée comme un pèlerinage original. Son sanctuaire est situé dans une grotte, il a une atmosphère particulière, mais le patronyme du saint est oublié.

17- Rabbi Yishaq AbouhsiraGourrama, près de Rich, dans la vallée du Ziz, vers Tafilalet) : Yishaq appartient à l’illustre famille des saints Abouhsira et est le fils de l’ancêtre de cette dynastie, Rabbi Yacob, qui est inhumé à Damenhour, Egypte. R. Yishaq est né à Boudenib dans le Tafilalet et est décédé à l’âge de trente-six ans.

18- Rabbi David Draa Ha-Lévy (95 km de Marrakech, 11 km de Demnate) : Il est l’un des saints les plus populaires. Il est souvent appelé Dawid Draa, Moul an-Nakhla (le Maître du Palmier) ou Moul an-Nakhla al-Khadra (le Maître du Palmier Vert).

19- Rabbi Yosef Bajayo (en Ntifa) : Yosef Bajayo (Abu Jayo, Ajayo, Abajayo ou Ben Ajayo) serait, selon la tradition locale, un rabbin-collecteur venu de Terre Sainte. Il est mort à Tabiadans les années 1920 et est enterré à Ntifa.  

20- Rabbi Ishaq Ben Oualid (à Tétouan) : Grand rabbin de Tétouan au XIXe siècle et enseignant. Sa maison est devenue une synagogue, une yeshiva et un tribunal rabbinique. Son tombeau est un objet de pèlerinage pour les juifs du nord du Maroc. Sa synagogue restaurée (avec l’aide de la Junta de Andalucia) est ouverte au public.

21- Rabbi Chalom Zaoui (à Rabat) : Ce grand et vénéré rabbin est enterré au cimetière de Rabat, sa tombe est un lieu de pèlerinage, notamment pour les juifs de Rabat-Salé.

22- Rabbi Chlomo Amar (à Beni Mellal) : La ville de Beni Mellal a aussi ses saints. Rabbi Chlomo Amar est vénéré pour sa sainteté et ses miracles.

Réminiscence

Depuis la normalisation des relations entre le Maroc et Israël en décembre 2020, des milliers de juifs marocains vivant en Israël affluent au Maroc pour rendre visite à leurs saints, célébrer Hiloula ou tout simplement retrouver leurs racines millénaires. D’autres retracent leurs origines dans des films documentaires comme  »Ziyara » de Simone Bitton. (35) 

Beaucoup de lenteur, de silence et de pudeur dans ce road movie à travers un Maroc insolite. Comme il se doit quand on se rend dans les cimetières et les sanctuaires d’un beau passé. Car c’est à la recherche de ce qui reste de la communauté juive marocaine que la cinéaste franco-israélo-marocaine Simone Bitton entreprend cette ‘’Ziyara’’ dans son pays natal. ‘’Ziyara’’ est le mot arabe pour ‘’visite’’, il désigne, plus précisément, chez les Marocains, tant juifs quemusulmans, un pèlerinage aux mausolées des ‘’saints’’. Il y a environ 650 saints juifs au Maroc (D’après certaines statistiques, le double d’après d’autres), dont 150 sont vénérés par les deux communautés. Une découverte essentielle qui a guidé le choix du réalisateur de retracer l’histoire et la mémoire des juifs marocains uniquement à travers les témoignages de musulmans qui les ont connus ou qui veillent aujourd’hui sur leurs lieux dédiés.

Le décalage créé par ce départ est raconté par la cinéaste, non pas du point de vue de ceux qui sont partis, mais de ceux qui sont restés, ces hommes et ces femmes qu’elle appelle gentiment ‘’les gardiens musulmans de la mémoire juive’’. Devant les lieux qu’ils veillent, comme les tombeaux des saints où les juifs venaient autrefois se rassembler, ils lui racontent, dans la langue qu’ils ont en commun, le regret, l’amertume ou la mélancolie suscités en eux par le souvenir de ce monde englouti, qui est aussi, comme le dit l’un de ceux rencontrés au cours du voyage, ‘’une partie d’eux-mêmes’’.

Dans une interview au quotidien marocain L’Opinion, Simone Bitton déclare : (36)

‘’ J’ai l’impression qu’au Maroc, il y a une judéité enfouie qui remonte à la surface dès que l’on gratte un peu. Comme s’il y avait un juif dans chaque Marocain. Ce voyage me l’a confirmé et cela m’a beaucoup émue, mais je ne sais pas si cela durera encore longtemps. Il y a quand même un grand sentiment de perte, les souvenirs s’estompent et beaucoup de jeunes qui n’ont jamais vécu avec des juifs font un amalgame entre juifs et israéliens par exemple. Il reste trop peu de juifs marocains, ceux qui sont là sont essentiellement regroupés à Casablanca et le rapport avec les touristes qui passent n’a plus grand chose à voir avec le rapport fusionnel qui existait avant le grand départ. J’ai donc le sentiment d’avoir fixé sur pellicule les dernières lueurs d’une relation très forte mais en danger de disparition, pour en garder la trace et en tirer un enseignement.’’

Sur ce sujet particulier, Jean Stern écrit : (37)

‘’La ziyara, mot arabe d’origine, signifie pèlerinage, mais a pris un autre sens au Maroc : la visite aux saints, en l’occurrence des centaines de rabbins dont les tombes se trouvent aux quatre coins du pays, y compris dans des campagnes reculées où musulmans et juifs cohabitaient dans la pauvreté et les croyances divines. Marabouts, guérisseurs, kabbalistes, ils seraient plus de 650 répertoriés au Maroc, dont 150 saints partagés, c’est-à-dire communs aux deux religions. Souvent abrités par de simples coupoles blanchies à la chaux, leurs tombeaux ont été des lieux de pèlerinage, et le sont encore en mode mineur. Leurs gardiens — souvent des gardiennes d’ailleurs — sont les témoins ultimes d’une histoire ancienne, car la plupart des juifs marocains ont quitté le pays dans les années 1950. Pour un logement ou une rémunération symbolique, ils entretiennent une flamme dont Simone Bitton a tiré un film mettant en lumière leur profond respect pour ces saints, fussent-ils d’une autre religion.’’

Il poursuit en disant : (38)

‘’La réalisatrice nous conduit vers les tombeaux des saints dans des villages isolés et souvent misérables, dans les grands cimetières juifs de villes comme Casablanca ou Salé, dans des synagogues, des petits musées. Celles et ceux qui la guident sont tous musulmans, mais sans préjugés religieux d’aucune sorte ; bien au contraire, ils sont fiers de faire découvrir des lieux oubliés, de raconter des légendes perdues. Les tombes sont belles, sobres, mausolées pour des personnages extrêmement pieux. Il y a beaucoup d’émotion pure dans le film, qui ne verse pas pour autant dans une religiosité béate. Son sujet, c’est la transmission de la mémoire, pas le rapport au divin.’’

L’idée d’un lieu de prière partagé moderne est envisagée en Allemagne dans un projet ambitieux appelé :  »House of One ». Kuehn Malvezzi, basé à Berlin, est à la tête de ce projet innovant et il a conçu un bâtiment ‘’quatre en un’’. L’édifice mêle une église rectangulaire, une synagogue hexagonale, une mosquée carrée et une salle de réunion commune ouverte sur l’extérieur par de hautes fenêtres. (39)

Les fidèles seront séparés et en même temps reliés par un grand espace de rencontre par lequel chacun devra passer pour se rendre à l’un des lieux de culte. Le concept est basé sur l’idée de rencontre et non de mélange. Son nom, « House of One », a été inspiré par un discours prononcé par Martin Luther King lorsqu’il a reçu le prix Nobel de la paix en 1964. Dans ce discours, le pasteur afro-américain faisait référence à la maison unique qui forme le monde dans lequel les gens doivent apprendre à vivre ensemble.

Ces dévotions partagées reposent sur une piété populaire en quête de guérison, de protection et d’intercession. Il y a aussi des figures passerelles entre les religions : des patriarches comme Abraham ou Marie chez les chrétiens et les musulmans, et des saints plus inattendus comme saint Georges. 

Sur l’île de Büyükada, au large d’Istanbul, le monastère grec-orthodoxe Saint-Georges accueille de nombreux pèlerins musulmans. Voit-on dans le saint chrétien la figure coranique d’al-Khidr, le « vert » ? Sans doute. On pourrait en dire autant des Sept Dormants, dont la Légende dorée de Jacques de Voragine (1228-1298) (40) raconte que les sept saints ont miraculeusement échappé aux persécutions de l’Empire romain grâce à un sommeil séculaire dans une grotte près d’Éphèse. Une sourate du Coran raconte une histoire similaire à propos des « gens de la caverne » ahl al-kahf.

La fréquentation d’un même espace religieux par des fidèles de religions différentes ne va pas de soi a priori pour ceux qui croient en un seul dieu. Si les lieux de culte consacrés aux pratiques régulières de la communauté (synagogue, église, mosquée) sont moins propices à cette cohabitation, certains sanctuaires génèrent au contraire des croisements entre juifs, chrétiens et musulmans. Caractérisés par une plus grande force spirituelle, ces lieux saints laissent libre cours à la dévotion individuelle et à la créativité rituelle.

Le culte de la sainteté et de la baraka partagé par les musulmans et les juifs marocains est tellement ancré dans la société que certains saints marocains comme Rabbi Abouhsira(vers la fin du XIXe siècle), enterré à Damanhour, en Egypte, sont célébrés avec beaucoup d’enthousiasme au Maroc. Sa baraka est si illimitée que la géographie ne l’altère en rien. 

Il est célébré dans une chanson qui commence par une prière lente qui met en valeur les capacités vocales du chanteur. Vient ensuite dans un tempo plus rapide le texte suivant, chanté dans un mélange d’arabe, de français et de judéo-arabe : (41)

 » Sidi le grand rebbi, je viens visiter, comment faire ?

Si j’avais des ailes je volerais, rendre visite à Abouhsira Sidi

Sidi, le monde est vaste, blanc comme ton visage l’a vu,

Mais dans les rêves je n’aurai jamais peur, le rabbin c’est mon Sidi

De Dar al-Beida (Casablanca) à Gourama, je pars comme un hmama (pigeon)

Aller au Caire, visiter Sidi Abouhsira

Vous les gens du Sahara, vous les compagnons de pèlerinages

Hommes des grands moments, venez nous rendre visite au Rav Abouhsira

Allons, gens de la ‘âmma (roturiers), allons à Gourama

Rabbi Abouhsira calih salâm (paix soit sur lui).

Parlant de cette invocation chantée, Hicham Adakhama écrit :

 »Le texte fait référence aux images de voyages du saint dans l’espace géographique. Une structuration de l’imaginaire en appartenances plurielles. L’appel à Gourama renvoie à l’origine du saint et à l’image de nomadisme qui représente le Sahara. Gouramaest une petite bourgade du Sud marocain où il y avait une forte concentration de juifs. Elle est actuellement le centre d’une forte charge symbolique pour les juifs qui y vont en visite. Ils prennent en charge sa restauration et organisent régulièrement des voyages dans le cadre de retours sur les origines. Casablanca un lieu qui doit être lié à l’installation massive des juifs en son sein au XXe siècle. Abou Hassira ne peut pas y avoir séjourné puisqu’elle n’existait pas en tant que centre urbain à son époque. Sa présence dans la chanson se justifie par l’origine des personnes exilées du Sud et pour qui Gourama est déjà une nostalgie, transmise par image de génération en génération. Le texte est totalement situé dans l’imaginaire. Cet imaginaire intégré ici un lien entre trois espaces distants dans le temps (Casablanca, Gourama, Le Caire – pour la rime, il remplace Damanhour). »

Conclusion : symbiose parfaite

Depuis l’existence des Premier et Second Temples, le Maroc a vu son sol foulé par 84 saints venus de Jérusalem et enterrés dans différents lieux à travers le pays. Ces Tsaddikimont établi leurs foyers dans cette région du Maghreb avant l’apparition de la religion musulmane. Ils se sont exilés pour échapper aux effroyables persécutions dont ils ont été victimes, soit par la force parce qu’ils ont été déportés malgré eux avec des milliers de Juifs pour être assimilés aux peuples vivant dans les provinces de l’Empire romain, soit par choix pour recueillir des fonds pour venir en aide aux communautés juives établies en Terre Sainte, accablées par l’assujettissement et la famine. Parmi eux : Rabbi Amrane Ben Diouane, Rabbi Draa Halévy, Rabbi David Ou Moshe, etc.

Au cours de plus de 2000 ans d’existence au Maroc, ils ont vécu avec les Arabes et les Amazighs/Berbères une symbiose proverbiale. (42) Il y a eu bien sûr quelques pogroms dans cette longue histoire, surtout lorsque des fanatiques religieux sont arrivés au pouvoir et ont blâmé les Juifs pour tous les maux possibles, principalement économiques, de la population musulmane. 

Le règne de la dynastie almohade a probablement été la pire période pour les juifs marocains car ils ont été contraints de se convertir à l’islam, de quitter le pays ou de faire face à la mort. Mais au-delà de cette période, les Juifs du Maroc, qu’ils soient Toshavim (43) ou Megorashim, (44) bénéficiaient de la protection des sultans et de la haute estime de la population. (45) En terre amazighe/berbère, la symbiose était à son comble dans tous les domaines. A ce propos, Eric Angladeécrit : (46)

 »Juifs et musulmans ont donc partagé une existence commune et, de même, ils ont construit un destin commun. Une telle fusion a donné naissance à une culture mixte, judéo-berbère-arabe, où de nombreuses composantes de leur identité étaient partagées, comme le culte des saints et les cérémonies rituelles autour de leurs tombes. Ce sont les Moussem du côté musulman ou les  Hiloula  du côté juif. Les deux communautés vénéraient très souvent les mêmes saints, mais sous des noms différents. Dans la région du Drâa, juifs et musulmans célébraient le même saint, nommé Isaac Akkouim par les juifs et Sidi Moussa par les musulmans, à travers un pèlerinage sur sa tombe à Tidri. À Demnate, un autre saint nommé Haroun Ben Cohen était également vénéré par les musulmans locaux sous le nom de Bou Lbarakat, ce qui signifie Celui qui accorde des bénédictions.

Cette harmonie culturelle entre juifs et musulmans se reflète également dans les noms de famille des peuples. Peu de noms de familles juives marocaines sont liés à une étymologie hébraïque ou araméenne. La majorité d’entre eux sont berbères, arabes ou subsahariens, exprimant une activité professionnelle, une lignée tribale ou une origine géographique. »

On peut dire que la symbiose fut totale entre musulmans et juifs dans la mesure où leur départ après la création de l’Etat d’Israël a non seulement laissé un grand vide au sein de la société mais la population musulmane a également déploré amèrement (47) cet événement historique qui fut soudain et inacceptable pour la plupart. 

Pour Haim Zafrani, historien juif marocain, cette symbiose peut être vue de la manière suivante : (48)

« entre juifs et musulmans il y avait une solidarité active dans l’intimité du langage et dans l’analogie de l’organisation mentale ainsi qu’une quantité non indifférente de symbiose voire de syncrétisme religieux exprimé tant dans la vie quotidienne que dans les moments les plus importants de la vie. »

On peut dire, que le Maroc est une terre spéciale c’est-à-dire une terre sainte pour les juifs hors d’Israël car elle concentre un grand nombre de sites religieux dans tout le pays au nord comme Tétouan, à l’est à Oujda, en le sud-est dans l’arrière-pays amazigh/berbère, dans les villes impériales telles que Fès, Meknès, Marrakech et Rabat et à l’intérieur dans les villes de Debdou et Sefrou qui est même connue sous le nom de  »Petite Jérusalem du Maroc » en raison du nombre élevé de ses religieux saints. 

Les Juifs ont peut-être quitté le Maroc pour Israël, l’Europe et les Amériques, mais leur cœur religieux reste au Maroc en raison du nombre élevé de leurs saints enterrés là-bas et de leur fraternité et intimité à long terme avec la population musulmane locale. Pour beaucoup, comme David Assoulinené à Sefrou en 1958, ils voient leur départ comme une blessure qui ne cicatrisera jamais. Il a éternisé son amour pour le Maroc dans un documentaire intitulé : ‘’Entre paradis perdu et terre promesse’’. (49) Amen.

Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed Chtatou sur Twitter sur : @Ayurinu

Article19.ma


ads after content
الإشهار 3
ARTICLES LIÉS

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.